mercredi 24 juillet 2019

Tomber amoureux en séance tatouage

Tomber Amoureux en séance tatouage

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Une tatoueuse m'a dit un jour qu'on choisissait de tomber amoureux et que le coup de foudre ne pouvait pas arriver si on ne sortait pas volontairement dehors sous la pluie (en réalité, j'ai rajouté la deuxième partie). J'ai longtemps réfléchi avant de me mettre à rédiger cet article. Effectivement les notions d'attirance et de muse que je veux aborder seront mal traduites le jour où quelqu'un voudra s'en prendre à moi. Mais je prends le risque tant le message est d'une origine bienveillante et toujours d'actualité...



amoureux coup de foudre dessin tatoueur olivier poinsignon soun atelier
Que ça soit bien clair, en ouvrant mon atelier privé je ne m'attendais pas à une telle proximité dans l'action tatouage. J'ai ouvert mon atelier il y a 5 ans en cherchant à reproduire les conditions de séances tatouages passées avec mes amis et ceux que j'aime. Tout simplement car mes premières "belles pièces" sont celles que j'ai réalisées en dehors du cadre du travail. Je travaille dur pour ne pas avoir l'impression de travailler. J'ai besoin de sentir que la pièce à réaliser est nécessaire pour pouvoir me transcender. Si l'empathie que l'on ressent pour un proche nous permet de toucher sa peine ou sa joie comme si c'était la nôtre, il est évident pour moi que je dois toujours trouver comment me projeter dans cet état.


"Aujourd’hui je pense être plus intime avec des centaines d'entre vous qu'avec beaucoup de membres de ma propre famille.  "

Travailler en atelier privé m'a permis de poser la montre, de ne travailler qu'avec une seule personne par jour voire même qu'une seule personne par semaine. Cette intensité, je l'ai entretenue au début et elle est allé au-delà du concept d'atelier privé à cause des personnes que cela attire. Aujourd’hui, je pense être plus intime avec des centaines d'entre vous qu'avec beaucoup de membres de ma propre famille.  Aujourd'hui, j'ai vécu des sessions de tatouage qui ne dépendaient que d'un petit geste anodin pour la masse mais dont seuls les acteurs du projet peuvent saisir toute l'importance.

En avançant les échanges sont devenus de plus en plus intenses et il n'est pas rare que mes clients pleurent avant qu'une aiguille ait touché leur peau. Si vous ne me croyez pas peut-être que ces quelques cas pourront vous aider à imaginer ce que certains mettent dans leur projet (attention, voici une longue énumération) : 

J'ai tatoué en extérieur au lever du soleil sur une bute après avoir suivi mon client dans le noir à quelques heures de chez moi.
J'ai tatoué à voix basse dans mon atelier la nuit après avoir couché mes enfants.
J'ai tatoué dans la nature sur une plage et au pied d'un arbre important.
J'ai tatoué à 3h du matin après avoir réveillé ma cliente et son mari dans mon atelier pour jouer du rêve.
J'ai tatoué dans des caves à la lampe torche pour éprouver le même frisson que mon client.
J'ai tatoué les yeux bandés, guidé par quelques mots dans l'oreille sur la thématique de la complicité.
J'ai tatoué au hasard durant  3 heures après avoir réfléchi avec ma cliente durant un an.
J'ai tatoué après avoir écouté et dansé sur la même chanson pendant 3 heures comme un adolescent.
J'ai tatoué après avoir regardé ma cliente danser sa vie dans mon atelier, en rougissant.
J'ai tatoué le plus improbable cadavre exquis sonore de deux sœurs que je sens encore dans mes bras.
J'ai tatoué les solos de Brad Mehldau à la première écoute.
J'ai tatoué après avoir lu un livre qui ne me ferait plus regarder mon client de la même manière.
J'ai tatoué des côtes après avoir un ouvert un mail que je n'aurais jamais besoin de relire.
J'ai tatoué des gens qui m'influençaient avant même notre première rencontre.
J'ai tatoué dans la confiance après avoir ramassé une feuille dans la nature comme seul point de départ d'un bras complet, mais aussi après avoir décalqué un bout de texture allongé au sol en pleine place de Jaude à l’heure de midi.
J'ai tatoué des gens du bout du monde dans mon petit atelier auvergnat (Canada, Réunion, Guyane, Australie, Autriche, Pologne, Angleterre et pays limitrophes bien-sûr...).
J'ai tatoué au Brésil, sans prononcer un seul mot pendant toute une journée, seulement guidé par des rires et des larmes pour comprendre.
J'ai tatoué un corps nu et froid au milieu d'une grande friche en Roumanie.
J'ai tatoué en 5 minutes dans une chambre d’hôtel sans bruit, sans image, comme si j'étais un fantôme.
J'ai tatoué sur le sol allongé à côté de ma cliente.
J'ai dû repousser un tatouage car nous avions oublié de regarder l'heure pendant que nous recouvrions le sol d'encre noire.
J'ai tatoué de nombreuses fois, à cheval sur mes clients masculins.
J'ai tatoué assis sur les jambes de mon client comme si j'étais son enfant.
J'ai tatoué des frères et des sœurs comme si j'étais le ciment de leur fratrie.
J'ai tatoué des parents dont les enfants venaient apporter la touche finale au projet.
J'ai tatoué ce que je ressentais à ceux qui me câlinaient.
J'ai tatoué des couples qui se sont soumis et attachés.
J'ai tatoué des couples qui se sont enlacés dans le noir.
J'ai tatoué des personnes nues qui m'ont rendu plus timide qu'ils ne pouvaient l'être.
J'ai tatoué des personnes qui m'ont avoué que c'était la première fois qu'ils parlaient de “ça” à quelqu'un ...



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A la manière d'acteurs cherchant à se mettre dans le rôle de leur personnage, j'ai compris que je devais le temps d'une ou plusieurs sessions m'ouvrir aux personnes qui viennent vers moi. J'ai compris que je devais surtout leur faire de la place dans ma vie de la manière la plus honnête, même si c'est tout petit. Pour entrer en dialogue et sublimer les projets que l'on attend de moi, j'ai appris instinctivement à me rapprocher des personnes qui viennent vers moi. Seulement en les laissant se rapprocher comme eux le ressentent. J'essaie de regarder chaque personne comme elle a besoin que je la regarde (et là je prétends pas que j'y parviens toujours) et quand je vois que je peux me laisser aller face à une muse ... tout vient plus facilement. 

" Celui qui n'a jamais été amoureux ne peut comprendre cela mais tous les autres savent que l'on est plus créatif quand on a envie de plaire à quelqu'un en amour ou en amitié. "

J'ai d'ailleurs pensé à demander d'être payé avant de commencer les sessions de tatouage pour rendre cet événement le plus fluide possible. Écarter le moment où je demande de l'argent dès le début pour pouvoir justifier l’honnêteté de ce moment et ne pas se parasiter avec l'aspect mercantile. Mais en y réfléchissant j'ai compris que le paiement est une ponctuation importante symbolisant la première nature de notre échange : nous avons besoin l'un de l'autre. Même si je n'aime pas le système économique dans lequel nous vivons, je ne l'ai pas assez étudié pour le contrer efficacement sur la durée. Et je ne sais pas si un système communiste me permettrait d'être tatoueur comme je l'entends. Je n'ai donc plus peur de demander de l'argent pour ce que je fais même si j'en tire des bénéfices plus grands que de payer mon loyer. Et ceux que j'ai tatoués ces dernières années ont tous entendu cette phrase en me payant : "merci d'être venu vers moi, c'est un privilège de pouvoir vivre en faisant cette activité".


Après tout ça, même si je préfère le statut de mécène, je ne trouve plus le mot client péjoratif pour parler des personnes avec qui je travaille. Je suis attaché à mes clients, parfois je m'autorise à être sincèrement “amoureux” d'eux le temps d'une séance, puis je les laisse repartir tout comme j'ai besoin de continuer ma route. Et aussi parfois je dois les chasser de ma tête pour ne pas piétiner. Et même s'il est évident qu'une nouvelle rencontre bénéficiera de familiarité passée, nous ne nous devons rien sur la durée si ce n'est que le respect d'un souvenir partagé auquel nous avions tous besoin. Le souvenir d'un geste...

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*n'allez jamais croire que cela est facile. 
Certaines séances sont comme des cocons fragiles à toucher avec précaution. Ces cocons ont lieu d'exister en souvenir seulement à travers le temps porté du tatouage. Faites tout de même attention à vous et à vos émotions, n'oubliez pas d'apporter votre raison avec vous en allant vous faire tatouer. 

11 commentaires:

  1. Très bel article Olivier. Article qui me laisse continuer à penser que tu es quelqu'un d'exceptionnel. Exceptionnellement intelligent, humainement intelligent. Je suis depuis longtemps convaincue que c'est à toi que je dois confier LE projet, te côtoyer dans des contextes professionnels et plus intimes ont renforcé ce sentiment et ce billet que je lis ce soir du fond de ma chambre de motel à Flagstaff (Arizona) ne fait qu'amplifier l'impatience d'un jour avoir le privilège de te laisser comprendre et traduire mon histoire. Je sais avec une confiance certaine que tu es celui qui pourra rendre compte de ce que je porte sur mes épaules en l'imaginant à ta façon, avec tes yeux d'homme profond et ta sensibilité bien à toi, un peu OVNI et un peu surhumaine.

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    1. #blackheart les tatouages sont des projections. La "réussite" est toujours partagée alors attention à ne pas me mystifier ... tu as ta part de responsabilité quand on se lancera.

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  2. Cet article est magnifique, car on ressent que tout est vrai, qu'on ressent ton émotion derrière chaque mot et qu'il montre que l'acte d'abandon doit bien être des 2 côtés.

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  3. Un article magnifique. Te confier notre projet est une évidence.

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  4. Superbe...Mon coeur s'est arrêté en lisant Guyane...il y a peut être d'autres personnes qui sont sorties de la forêt amazonienne mais je l'ai pris pour moi! Ce souvenir est gravé...tatouée en avant première dans le studio privé �� Pur bonheur!une séance courte mais un tatouage parfait Au plaisir, Julie

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  5. Olivier,je lis et relis ton article et je me demande comment y répondre pour bien être compris et en fin de compte je me dis qu'en étant le plus sincère et le plus spontané possible c'est ce qui sera le mieux. J'ai effectivement éprouvé des émotions tout à fait uniques lors de cette journée passée avec toi. Nous avons mis longtemps toi et moi pour comprendre ce que je voulais vraiment avec ce tatouage...tu m'as aidé à lui donner une dose d'espoir et d'avenir et ne pas rester seulement sur mon deuil. Alors quand j'ai sonné à ta porte j'avais le sentiment tout à fait étrange de te connaitre et d'avoir déjà participé une partie de mon intimité tout en te découvrant dans ta réalité physique...puis nous avons réfléchi de nouveau et tu m'as proposé de poser dans et sur mon épiderme ta représentation de tout cela...première expérience de tatouage à 62 ans...je ne sais pas comment vraiment décrire l'émotion vécue par ton intention envers moi puis ta proximité physique, ton visage si proche de ma peau, ton souffle, ton attention, pendant 4 heures, cette blessure douloureuse que je voulais et qui donnait aussi sens dans ma démarche que tu me provoquais avec tes aiguilles tout en étant attentif à ce que le but commun soit atteint...cette marque indélébile que je voulais. Moment d'une hyper sensibilité, je dirais une hyper sensualité dans la mesure où mes sens étaient en éveil tout en étant apaisé par son attention à moi, un peu subjugué par le soin que tu y apportais...puis la fin, le départ, le retour dans mon quotidien où la marque est là définitivement, ton encre, tes aiguilles mais aussi ta sensibilité d'artiste et le souvenir de ce moment particulier et unique. Je ne sais pas si c'est exactement ce que tu voulais dire avec ton article mais voila comment il a raisonné pour moi. Sans fausse pudeur mais avec humanité..relation exceptionnelle d'humain à humain..Hyper sensibilité de ma peau et de mes souvenirs de ce moment...mais qu'est ce que c'est bon!! Dans ta liste des situations que tu as décrites..je prends l'une comme adressée directement à notre rencontre...merci Olivier

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    1. Dans nos rencontres, dans nos malheurs et tout ce qui peut nous mettre à genoux, nous avons encore la chance de pouvoir prendre le temps de s'exprimer. Ton livre est un tout petit bout de mon histoire maintenant.

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  6. Avec toute mon affection. Olivier

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  7. Merci pour ce bel article. Pensez un tatouage pendant presque 10 ans, choisir ton savoir faire et ta démarche, pour finalement voir le dessin détourner au fil d'une heure de discussion et à la fin avoir la chaire de poule au moment où l'aiguille vient tracer les premiers traits. Difficile de trouver un nouveau tatoueur à qui faire confiance après cette très belle expérience. La confiance que l'on place dans cette rencontre est tellement importante et ton article en est la preuve. Merci à toi

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